Le commandant et la peintre – Embarquer avec un POM

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#Art et culture #Gens de mer

Le 08 juin 2026

Le capitaine de vaisseau Pierre Ginefri raconte l'embarquement de la Peintre officielle de la Marine Marie Détrée à bord du bâtiment ravitailleur de forces "Jacques Chevallier" à l'automne 2023.

Propos recueillis par Nathalie Six

Article en partenariat avec Cols.bleus

Quel bâtiment commandiez-vous lorsque vous avez convié la Peintre officielle de la Marine (POM) Marie Détrée-Hourrière à embarquer ?

J’ai été affecté sur le Jacques Chevallier durant 36 mois (cinq mois comme commandant de l’équipage d’armement puis 31 mois comme commandant en titre). Sous mon commandement, les marins de ce premier BRF (bâtiment ravitailleur de forces) ont participé à l’armement du bâtiment ainsi qu’à ses premiers engagements opérationnels. Après une mise en condition opérationnelle, le Jacques Chevallier est parti en déploiement longue durée de septembre 2023 à février 2024. L’équipage du BRF a ensuite accueilli un état-major embarqué de l’OTAN, puis a été déployé pour la première fois en mission au sein du groupe aéronaval, au printemps 2024.

Pourquoi inviter un POM à bord ?

Dès ma première affectation en sortie de Jeanne d’Arc, la Marine m’a habitué à naviguer aux côtés de Peintres officiels de la Marine (POM). En 2003, dès ma première sortie en mer sur le Prairial, j’embarquais avec Jean-Marie Chourgnoz dont les photographies de nos manœuvres dans les lagons de Polynésie ont orné de nombreux locaux de la Marine. Il m’a donc toujours été naturel d’associer navigation et POM. Marie Détrée avait déjà été à l’origine de la symbolique du BRF Jacques Chevallier (fanion, tape de bouche...), et nous avions besoin de doter ce navire tout juste sorti des Chantiers de l’Atlantique d’un patrimoine « en propre ». Pour cela, rien de tel qu’un embarquement pour percevoir l’âme du navire et de son équipage.

« Doter le navire tout juste sorti des Chantiers de l’Atlantique d’un patrimoine en propre »

Capitaine de vaisseau Pierre Ginefri

Connaissiez-vous Marie Détrée avant son embarquement ?

Oui ! Marie et moi avions déjà navigué ensemble à deux reprises. En 2011, sur le bâtiment de transport léger La Grandière sur lequel j’étais commandant en second, Marie avait participé à une tournée de ravitaillement des îles Eparses. J’avais découvert son travail et sa capacité à rendre à la fois les détails du bateau et la beauté de ces îles sauvages. En 2018 ensuite, Marie avait embarqué sur la Marne, que je commandais, à l’occasion du passage du canal de Suez qui célébrait son 150ème anniversaire. 

Comment s’est passé son embarquement ?

Très bien, comme d’habitude. Marie a l’habitude d’embarquer et les codes particuliers de la vie à bord n’ont pas de secret pour elle. Si les marins sont parfois un peu surpris, ils intègrent vite la présence des POM et la pudeur fait rapidement place à la curiosité. La présence d’un POM valorise le travail des marins, en lui renvoyant une image différente de celle qu’il s’en fait au quotidien. Dans ce cadre, un vernissage est systématiquement organisé en fin d’embarquement. Les marins, un peu timides initialement, se prennent au jeu de cette galerie d’art éphémère, avec une certaine fierté. Enfin, Marie a donné quelques cours, et il n’est pas impossible que des vocations de peintre soient nées à cette occasion.

« La présence d’un POM valorise le travail des marins, en lui renvoyant une image différente de celle qu’il s’en fait au quotidien.  »

Capitaine de vaisseau Pierre Ginefri

Pourquoi lui avoir passé cette commande particulière ?

D’abord car j’apprécie le travail de Marie, qui a un œil particulier pour saisir la spécificité des ravitailleurs. Les ravitailleurs sont à la fois des bâtiments très techniques, mais aussi très marins. Leurs équipages sont façonnés par cette double identité. Je voulais que le carré commandant du BRF reflète cela, car c’est le lieu qui accueille de nombreux invités, civils et militaires, français ou amis, et alliés.

Est-ce une tradition dans la Marine que de décorer les Carrés avec des artistes vivants ?

Si les nouveaux navires récupèrent souvent une partie du patrimoine des bâtiments désarmés, leur arrivée est toujours le moment privilégié pour « créer ». L’un des défis de l’entrée en service d’un bâtiment est de lui donner une âme et de fédérer son équipage. Un bâtiment de combat est certes un outil militaire, mais aussi un lieu de vie pour son équipage pour de longs mois en mer, et un lieu d’accueil et de représentation pour des ministres, des ambassadeurs voire des chefs d’état. Seul un artiste vivant peut donc rendre au mieux le caractère propre de ces nouveaux nés. 

Qui vous a « mécéné » ?

Nous pouvons remercier Thalès qui non seulement fournit des systèmes électroniques et une partie de l’auto-défense des BRF, mais aussi les toiles qui décorent le carré commandant du Jacques Chevallier. La discussion a été rapide, tant notre mécène sait que ces œuvres vont permettre de faire rayonner le BRF, et donc leur travail, tout autour du monde. 

L’art occupe-t-il une place spéciale dans votre vie ?

L’art est le moyen de rendre au mieux les émotions que nous vivons en mer. Tous les marins ont éprouvé de la déception face à une piètre photo de smartphone censée transmettre à leurs proches ce qu’ils vivent intensément en mer. Les œuvres de nos POM ont la faculté de nous « replonger » dans ce qui fait l’essence de notre vie de marin : la beauté de nos navires (le bâtiment sur lequel on sert est toujours le plus beau de la flotte !), l’exotisme de nos zones de navigation, la rudesse et la splendeur du milieu dans lequel on évolue, la cohésion de nos équipages… J’ai donc une affection particulière pour nos POM, mais aussi pour nos écrivains de marine, qui permettent de rendre vivant et transmissible ce que nous ressentons en mer.

Pouvez-vous nous raconter une anecdote de ce déploiement avec Marie ?

Ayant beaucoup navigué, Marie était l’un des rares chevaliers du cercle polaire lors de notre déploiement de longue durée. Elle a donc organisé le premier passage du cercle polaire du Jacques Chevallier… qui était aussi le mien ! C’est une tradition. J’ai souvenir qu’elle n’avait pas lésiné sur l’eau froide pour nous faire percevoir le caractère exceptionnel de la navigation sous ces hautes latitudes !

Avez-vous accueilli d’autres artistes ?

Oui, j’ai eu l’occasion de croiser de nombreux artistes au gré de mes affectations. Jean-Marie Chourgnoz sur le Prairial ; Eric Barri, à deux reprises sur le bâtiment de commandement et de ravitaillement Marne (en arrêt technique puis en mer) ; Ewan Lebourdais, qui a couvert une sortie du goulet mythique du Jacques Chevallier, au coucher du soleil, escorté par des dauphins et de vieux gréements ; mais aussi certains postulants du salon de la Marine 2026, comme Fabrice Béghin, qui expose une œuvre tirée de son embarquement et d’un ravitaillement à la mer avec une frégate de défense aérienne.

Peignez-vous ? Dessinez-vous ? Ecrivez-vous ? jouez-vous de la musique ?

Joker ! Je ne peins pas, ne dessine pas et m’essaye le moins possible à la musique, par respect pour mon entourage. Je prends en revanche plaisir à écrire, sans aucune prétention autre que de garder des notes de mes expériences embarquées. Les carnets de navigation sont une tradition dans la Marine, encouragée par mon second sur BRF, et j’avoue que je me replonge dans mes carnets avec une certaine nostalgie !

Les Peintres officiels de la Marine : témoins d'exception

Depuis Louis XIII et Richelieu jusqu'aux peintres embarqués d'aujourd'hui, la Marine française n'a jamais cessé de convoquer les artistes pour témoigner, magnifier et transmettre. Le musée s'associe à Cols Bleus pour donner la parole à ceux qui font vivre cette tradition aujourd'hui : les Peintres officiels de la Marine.