Vers les abysses : ce que les profondeurs font aux humains
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Le 23 septembre 2026
La lumière qui se tarit, le corps face à la pression de l’eau, l’étrange vacarme sous-marin… Trois habitués des profondeurs racontent ce que l’immersion sous-marine provoque en eux. Témoignage d’une championne d’apnée, d’un plongeur-démineur de la Marine et d’un scaphandrier professionnel.
Article en partenariat avec Sciences Humaines
Jade Abgoton, membre de l’équipe de France d’apnée
« Plonger profond, c’est plonger au fond de soi plutôt qu’au fond de la mer »
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Je pratique surtout deux types d’apnée en compétition : l’immersion libre, où je me tire sur la corde pour descendre, et la descente en brasse, qui est beaucoup plus puissante, nécessite d’engager beaucoup les muscles et donne l’impression de nager à contre-courant. Lors de ma première compétition, les championnats de France en 2025, j’ai remporté une médaille d’argent, une médaille de bronze et une sélection pour les championnats du monde. En immersion libre, j’ai battu le record de France à 86 mètres et mon record personnel, à l’entraînement, est à 88 mètres.
Avant d’en arriver là, j’ai passé beaucoup de temps autour de 60 mètres, parce que j’avais peur de descendre plus bas : j’avais peur du noir, de me blesser, d’avoir un barotraumatisme dû à la pression. Il fallait que je dépasse ces barrières mentales. L’aspect physique est certes important mais la capacité à se relaxer, c’est l’étape numéro 1. J’aime être à l’aise dans l’eau et je ne joue pas avec les limites. Dès que je suis courte en oxygène, je recule. Je pense que le doute, la peur, l’appréhension me gardent en sécurité et m’empêchent de prendre des décisions idiotes en surface ou sous l’eau. Ça m’a permis de battre des records mais ce n’était pas le but. Et même si j’apprécie la compétition, je trouve qu’elle ne correspond pas à la « vibe » de l’apnée. L’apnée, c’est une méditation sous l’eau. On a un pince-nez, on ne voit rien et on entre en introspection à l’intérieur de soi au fur et à mesure qu’on passe les différentes profondeurs. Plonger profond, c’est plonger au fond de soi plutôt qu’au fond de la mer.
Les sons de la mer
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A côté de la compétition, l’apnée me permet plein d’expériences. Je fais de l’exploration sous-marine, de la danse dans l’eau, des vidéos pour partager ce monde coloré. J’aime en particulier être à une douzaine de mètres de profondeur, c’est un lieu de flottabilité neutre où on n’est attiré ni par la surface, ni par le fond. On ne subit plus la gravité et pas encore la pression, ce qui procure un sentiment de grande légèreté. Quand je passe une mauvaise journée, aller plonger dans cet espace me permet de sentir le poids du monde qui s’en va de mes épaules.
J’ai aussi pu faire l’expérience incroyable de plonger avec des cachalots, qui sont de grands apnéistes également. J’ai assisté à la préparation du groupe avant de dormir. Ils se font des câlins puis plongent à une dizaine de mètres et s’installent à la verticale jusqu’à devenir droits comme des totems.
Comme nous n’avons pas d’équipement pour respirer, l’apnée donne accès aux sons de la mer. Ici en Dominique où je m’entraîne, on peut entendre les baleines à bosses quand elles passent, la mâchoire des poissons-perroquets qui craquent quand ils mangent ou le claquement des pinces des crabes. Les sons voyagent différemment sous l’eau, ils se réverbèrent dans tous les sens et on ne peut pas identifier d’où ils viennent. Ils sont d’autant plus forts qu’on va en profondeur. Malheureusement, on entend aussi tous les sons liés au trafic maritime. Je me souviens qu’il m’a fallu du temps, dans le port de Nice, pour m’adapter à ce brouhaha lié à la forte activité portuaire. Le bruit du ferry qui va en Corse faisait un bruit dramatique sous l’eau et donnait l’impression d’une apocalypse. Les poissons, eux, n’ont pas l’option de s’échapper.
Maître Principal Ludovic, plongeur-démineur de la Marine depuis plus de 17 ans
« A 80 mètres de profondeur, il n’y a que soi-même, son binôme et l’action à réaliser »
Au mois de juillet dernier, nous étions six plongeurs du Cephismer [Centre expert plongée humaine et intervention sous la mer, organisme de la Marine nationale, ndlr] à opérer dans le cadre de la mission Lune, au large de Toulon. C’est un rêve pour tout plongeur et en particulier en tant que marin d’État d’intervenir sur une telle épave chargée d’histoire : un bâtiment de la flotte de Louis XIV avec une grande richesse de mobiliers et d’armement. Après une descente de 90 mètres en pleine eau, dans la lueur des halos lumineux des deux ROV [véhicule sous-marin télécommandé utilisé pour l’intervention dans les grands fonds marins, ndlr] préalablement disposés sur le fond, les canons de l’ancien navire se sont révélés à nous d’un seul coup.
À cette part de magie se combine notre objectif opérationnel militaire. En tant que plongeur-démineur de la Marine, nous avons une compétence complète de déminage, associé à nos compétences de plongeur. Une opération comme celle menée sur la Lune, c’est de l’archéologie, et on peut se demander quel est le lien avec notre cœur de métier. Mais en réalité, le matériel et les procédures mises en œuvre pour sortir de l’eau un canon en bronze d’1,7 tonne par 3,25 mètres ou une jarre de 150 ou 200 kilogrammes avec un diamètre de plus d’un mètre sont aisément transposables au monde de la guerre des mines, par exemple lorsqu’il faut relever une torpille pour la déplacer et la détruire en zone sûre. À travers des missions comme celle-ci, l’objectif est le cumul de savoirs et d’expériences pour acquérir la capacité d’effectuer des opérations militaires jusqu’à 120 mètres de profondeur. Dans le cadre de notre veille technologique, nous avons par exemple utilisé des recycleurs électroniques sur cette mission, qui sont à l’heure actuelle non admis dans les armées.
22 minutes d’opération à 90 mètres de profondeur
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La plongée, c’est pénétrer dans un milieu pour lequel on n’est pas du tout fait. À 80 mètres de profondeur, on est complètement coupé de ce qu’il se passe dans notre univers. On entre dans une sorte de bulle dans laquelle il n’y a que soi-même, son binôme et l’action à réaliser.
Durant la phase de descente puis encore plus une fois arrivé à la profondeur voulue, je suis très concentré sur la mission parce que chaque mouvement doit être réfléchi pour réussir à travailler de manière fluide et continue. Une fois l’action réalisée et / ou le temps d’intervention écoulé, on débute la remontée. Psychologiquement, c’est une autre phase : il n’y a plus de contraintes opérationnelles, mais la qualité de la décompression permettra de limiter les risques d’accidents de désaturation qui peuvent, au cours de ces plongées profondes, être très graves. Sur la Lune, on est intervenu plus de 22 minutes à 90 mètres de fond. La remontée par paliers a duré plus de deux heures.
Les actions sont toujours faites à deux. En plongée peu profonde, mon binôme pourra m’apporter son assistance pour me remonter en surface, même si je suis en incapacité de faire quoi que ce soit. En revanche, au cours d’une plongée profonde, il faut être en mesure de réagir individuellement aux situations non conformes. Le binôme pourra guider quelques actions et avoir une fonction de soutien psychologique, être comme un phare dans la brume, mais la réactivité individuelle reste primordiale pour réussir à s’extirper du fond.
Erwann Le Guen, scaphandrier, fondateur de la société Sub Ouest Environnement
« L’eau est le moyen d’accès à mon lieu de travail »
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Le ressenti qui domine, quand je travaille sous l’eau, c’est la sensation de légèreté. Comme je suis scaphandrier, je plonge avec un équipement lourd qui permet d’être très équilibré, presque en apesanteur. On peut sauter d’une échelle à l’autre, se déplacer par des bonds, on a un poids quasi nul et on travaille presque sans gravité. C’est évidemment un apprentissage, parce qu’il faut économiser son énergie pour ne pas se fatiguer. Quand je plonge, je suis équipé d’un casque, d’un téléphone sous-marin et d’un narguilé qui me relient à la surface et m’approvisionnent en air. Sous l’eau, je suis seul. Ça aussi, ça me plaît. Mais contrairement à l’idée qu’on peut s’en faire, ce n’est pas du tout silencieux, d’autant que mon équipement et les travaux que j’effectue sont bruyants.
Je peux intervenir pour tous les travaux en milieu liquide, que ce soit en mer, en rivières, en stations d’épuration, en zones industrielles… On fait de l’inspection d’ouvrage comme de la démolition à l’explosif, du carottage, on remonte des épaves, on peut installer des câbles lors de travail offshore dans le domaine pétrolier et maintenant aussi éolien. L’eau, c’est le moyen d’accès à mon lieu de travail. Au départ, ce qu’il y a de plus magique quand on est gamin, c’est de pouvoir respirer sous l’eau. Ça fait maintenant trente ans que je fais ce métier et je continue d’y penser tous les jours.
Sur une semaine classique de travail, je peux plonger tous les jours. À chaque fois, pas plus de trois heures – c’est la réglementation –, et pas à plus de 50 mètres de profondeur. Le but, c’est d’installer son atelier avec des lignes de transfert de matériel pour être efficace, parce que le temps passe vite. Dans notre métier, la gestion du risque est prépondérante. On a tout un système pour le gérer, avec des grilles d’analyses. Même s’ils sont graves quand ils surviennent, les accidents sont rares.
Des moments d’émerveillement en mer
Chaque chantier a ses spécificités. En fluvial et en industriel, les eaux sont souvent très chargées et on ne voit pas nos mains. La densité du milieu maritime a un impact sur le lestage, ce qui change nos procédures. L’ambiance est différente, la préparation aussi, moi je préfère la mer. Parce que c’est de là que je viens mais aussi parce qu’on y voit plus clair, il y a beaucoup de vie et souvent des moments d’émerveillement. Récemment, nous avions des dauphins sur un chantier. Ça passe le temps. J’ai aussi le souvenir de très belles plongées dans des bans de barracudas au large des côtes africaines, ou bien d’un renflouage d’épave magnifique, le bateau était quasi neuf. Je suis attentif aux paysages sous-marins, qui n’ont souvent rien à voir avec ce que l’on peut voir en surface.
On peut faire des rencontres surprenantes aussi. Au début de ma carrière, j’ai beaucoup travaillé sur les barrages du Rhône et je suis tombé plusieurs fois sur du gibier coincé dans les grilles. Une tête de sanglier, ça surprend. Les rencontres avec les thons aussi, parce que ce sont des poissons très rapides. J’ai déjà vu des requins mais globalement, ils ont plus peur que nous. Cela m’est aussi arrivé trois fois de découvrir des cadavres. Soit par hasard, soit parce que j’étais en recherche pour la police.
Propos recueillis par Adèle Cailleteau (Sciences Humaines)
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