Monstres marins, trous bleus et pieuvres géantes : l’imaginaire des fonds marins

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#Art et culture #Histoire #Société

Le 23 septembre 2026

Aux quatre coins du monde et de tout temps, les humains ont peuplé les profondeurs marines de créatures fabuleuses et de périls surnaturels. Ni les progrès techniques, ni la multiplication des explorations n’auront suffi à faire disparaître ces monstres, qui rappellent les dangers encourus quand on s’embarque en mer.

Article en partenariat avec Sciences Humaines 

En 1539, l’archevêque de Suède et cartographe Olaus Magnus élabore la «Carta marina». Fruit de douze années de travail et grande de 2 m², cette planche représente les « terres du nord et [les] merveilles qu’elles contiennent ». Parmi elles, de nombreuses créatures marines : un Ziphius, avec sa tête de hibou et sa nageoire dorsale en forme d’épée, se fait attaquer par un autre monstre au large de la Norvège, tandis que, plus au nord, un serpent des mers est en train de s’entortiller autour d’un navire et qu’une sorte de rhinocéros à queue s’apprête à dévorer un énorme homard.

Pour composer ce bestiaire marin, Olaus Magnus a fait des recherches approfondies. Il a puisé dans les ouvrages de savants antiques comme Pline l’Ancien ou Strabon, les traités encyclopédiques datant du Moyen-Âge ou auprès d’auteurs de son époque. Pour compléter, le cartographe est aussi parti à la recherche de sources orales tels que des « témoignages fiables de pêcheurs norvégiens », écrit-il. Résultat : sa carte est à la fois à la pointe de l’état de l’imaginaire de son époque mais aussi novatrice, si bien que « plusieurs des créatures prodigieuses qui en peuplent les mers seront reprises par les plus illustres cartographes d’Europe et même d’Extrême-Orient », indique Alban Berson, auteur de Monstres et merveilles du monde : huit siècles de cartes ornées (Les éditions du Septentrion, 2025).

Au sortir du Moyen-Âge, Olaus Magnus est loin d’être le seul à imaginer que des créatures les plus monstrueuses les unes que les autres vivent dans les océans : explorateurs, cartographes et savants produisent des cartes ou des traités qui répertorient tritons, sirènes, calmars géants ou diable de mer. À cette époque où les expéditions européennes se lancent sur les routes maritimes du monde et que jusqu’à la moitié des voyageurs qui s’engagent dans de longs périples meurent en route, la création de ce bestiaire marin remplit une fonction : celle de marquer la frontière d’un espace qui, jusqu’alors, était infranchissable, et de mettre en garde ceux qui embarquent contre les dangers qu’ils encourent. Les monstres marins comblent le vide laissé par la connaissance et « se présentent comme les gardiens de seuils dangereux qu’ils marquent de leur présence inquiétante »[1], écrit Delphine Tempère, spécialiste des navigations espagnoles à l’époque moderne. 

C’est l’imaginaire pétri de ces représentations que les voyageurs partent en mer. Forcément, ils distinguent certaines de ces créatures fantastiques aux abords de leur navire et sont nombreux à les décrire dans leur récit. Christophe Colomb lui-même aurait par exemple pêché un cochon de mer recouvert d’écailles et vu trois sirènes mais « elles n’étaient pas aussi belles qu’on le dit et leur visage avait des traits masculins », rapporte-t-il, cité par la chercheuse et maîtresse de conférence d’espagnol.

Au fur et à mesure que les routes commerciales se stabilisent, que les expéditions se multiplient, que les seuils à ne pas franchir disparaissent et que les océans deviennent à leur tour des espaces à conquérir, les monstres qui les peuplent se font plus rare. Au cours du XVIe siècle, l’expansion européenne va de pair avec une évangélisation du monde, qui passe aussi par les mers et contribue à faire disparaître les monstres. Des représentations chrétiennes surgissent sur les cartes à leur place, on baptise les bateaux avant leur départ, on installe des autels sur les navires pour y célébrer des offices. Au début du XVIIe siècle, les créatures fantastiques marines ont même presque complètement disparu des cartes, explique le spécialiste de la cartographie Alban Berson dans Monstres et merveilles du monde.

Une meilleure connaissance du monde et les progrès techniques en matière de navigation ne suffiront toutefois pas à éradiquer définitivement les monstres marins, dont la crainte persiste jusqu’à aujourd’hui par endroit. « A n’en point douter, les monstres reflètent cette préoccupation eschatologique indissociable de l’analogie établie entre la mort et la mer », écrit Delphine Tempère.

Et ce, partout dans le monde : les Européens ne sont pas les seuls à avoir peuplé les profondeurs marines de créatures fabuleuses et de périls surnaturels. Aperçu de trois monstres marins extra-européens :

Umi-bozu : le moine des mers

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Utagawa Kuniyoshi (Japanese, 1798-1861) (Artist)
Kojima of Horiecho (Publisher)
Walter Art Museum

On ne sait pas précisément à quoi il ressemble, ni d’où il vient. L’Umi-bozu est une créature humanoïde au crâne rasé, tantôt immense, tantôt petite, avec de grands yeux ronds qui contrastent avec le noir de sa silhouette lisse. Mais personne ne l’a jamais vu en entier, puisqu’il reste à moitié immergé quand il apparaît. Pour certains, les Umi-bozu correspondraient aux esprits de prêtres noyés par des villageois en colère qui surgissent pour se venger. Pour d’autres, ce sont tout simplement des monstres marins qui habitent les profondeurs.

Quoiqu’il en soit, l’Umi-bozu est terrifiant pour les équipages en mer. Sans avertissement, il surgit d’une mer calme et exige des marins qu’ils lui fournissent l’outil qui engendrera le naufrage : un tonneau. C’est en écopant la mer que le « moine des mers » déclenche des tempêtes et détruit les embarcations. Au fur et à mesure du temps, les navigateurs ont trouvé la parade : lui donner un tonneau au fond percé, et donc inutilisable.

Lusca : le monstre des Bahamas

Dans les profondeurs des eaux paradisiaques des Bahamas, vivrait une créature mystérieuse. Plus précisément, le Lusca aurait trouvé refuge dans les « trous bleus », des excavations sous-marines particulièrement nombreuses dans cette région du monde. Décrit comme un monstre hybride, à mi-chemin entre le requin et la pieuvre, cette créature est accusée de dévorer des plongeurs et d’engloutir des bateaux de pêche. On raconte même que les courants aspirants des trous bleus correspondraient à ses inspirations et expirations, lorsqu’il est tapi dans les profondeurs.

Le commandant Cousteau s’était déjà intéressé au Lusca dans les années 1960, sans percer son mystère. En 2016, c’est le biologiste et présentateur de l’émission britannique River Monsters Jeremy Wade qui s’est envolé pour les Bahamas à la recherche de ce monstre, dans un épisode intitulé « Terreur au paradis ». Le pêcheur rencontre des habitants persuadés de l’existence du Lusca et des dangers qu’il représente, un plongeur lui raconte sa rencontre avec une gigantesque pieuvre mais Jeremy Wade finit par quitter les Bahamas bredouille.

Bahamut : le poisson qui porte le monde

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Topkapı Palace, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans la mythologie arabe, Bahamut n’est pas une créature terrifiante qu’il faudrait à tout prix éviter. C’est au contraire sur lui que repose l’univers : le géographe et cosmographe Zakariya al-Qazwini, né en Iran au XIIIe siècle, le décrit comme un poisson ou une baleine si énorme que l’être humain ne peut le voir en entier d’un coup d’œil. Il flotte sur une mer sans fond, tandis que repose sur lui un taureau semi-immergé, qui porte sur son dos un rubis, sur laquelle se tient un ange, qui lui-même porte la totalité du monde sur ses épaules. L’orientaliste britannique Edward Lane raconte que Bahamut est présenté comme si grand que « si toutes les mers étaient placées dans l’une de ses narines, elles seraient comme un grand de moutarde au milieu du désert ».

A l’inverse des monstres qui alertent des dangers, ce poisson géant remplit une autre fonction : sous les profondeurs les plus profondes, là où même les abysses ont un dessous, quelque chose de plus grand encore soutient la création tout entière. Bahamut n’est pas une menace, mais celui sur lequel tout repose. Le nom de cette créature a largement été repris dans la culture populaire, sous la forme d’un dragon dans le jeu de rôle Donjons et dragons ou dans la série de jeux-vidéos Final fantasy.


[1]Delphine Tempère, « Les monstres marins. Reflets d’un imaginaire au fil des nouvelles perceptions des espaces maritimes »,  Le monstre: Espagne & Amérique latine : actes d’un colloque tenu à Pau, 13-15 mars 2008, 2009.

Adèle Cailleteau (Sciences Humaines) 

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