Ce que la carte ne montre pas : le plancher océanique, dernier angle mort de la planète
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Le 23 septembre 2026
Moins de 30 % des fonds marins sont aujourd'hui cartographiés, alors que la surface de la Lune est connue dans son intégralité. Benoît Loubrieu, ingénieur à l’Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer), explique pourquoi l'abysse résiste encore si bien à nos tentatives de le représenter – et ce que révèle, en creux, la carte inachevée de nos océans.
Article en partenariat avec Sciences Humaines
Vous êtes ingénieur spécialisé en hydrographie et cartographie à l’Ifremer, et êtes impliqué sur le programme Extraplac dédié à l’extension du plateau continental de la France. De quoi s’agit-il ?
En droit de la mer, les États côtiers bénéficient d’une zone économique exclusive (ZEE) sur lesquels ils ont des droits souverains en matière d’usage et d’exploitation des ressources naturelles sur toute la colonne d’eau [de la surface au fond de l’océan, ndlr]. Cette ZEE s’étend jusqu’à 200 miles marins des côtes, soit 370 kilomètres. Les projets sur lesquels je travaille visent à démontrer le prolongement naturel du territoire terrestre vers les grands fonds marins, afin d’obtenir une délimitation maritime d’une zone qu’on appelle le « plateau continental » qui concerne les sols et sous-sols marins, au-delà des 200 miles marins.
À partir d’un argumentaire de morphologie et de géologie, il s’agit de faire reconnaître par une commission des Nations unies l’extension du « plateau continental » d’un État. Cela a des implications très concrètes en termes de droit de la mer : l’État demandeur devient ainsi souverain sur les sols et sous-sols marins de la zone concernée et peut notamment faire ses choix en matière d’exploration, d’exploitation et/ou de préservation de ces espaces.
Où en sont les demandes françaises d’extension de son plateau continental ?
En 2006, une demande commune entre l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Irlande et la France a été déposée concernant le golfe de Gascogne. L’extension a été validée par la commission et il y a maintenant des discussions entre ces quatre États pour convenir de la délimitation de ce plateau continental entre eux.
Toutes les autres demandes françaises concernent les Outre-Mer et sont actuellement à mi-parcours. Des demandes ont été faites au large des Antilles, de la Guyane, de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie, de Wallis et Futuna, des îles Kerguelen… Pour la France, on estime que l’extension potentielle du plateau continental concerne entre un million et un million et demi de kilomètres carrés, sur lesquels la France pourrait devenir souveraine en matière de sols et de sous-sols.
Alors que l’intégralité de la surface de la Lune est connue, moins de 30 % des fonds marins sont aujourd’hui cartographiés. Pourquoi sont-ils si mal connus ?
C’est dû à leur étendue et à la difficulté que nous avons à les cartographier de manière précise. Pour avoir une cartographie des océans à une résolution satisfaisante, c’est-à-dire être capable de détecter des formes géographiques de quelques dizaines de mètres d’étendue spatiale, l’acquisition des données est forcément lente : on utilise des bateaux équipés de sondeur acoustique qui naviguent dans les océans et peuvent cartographier un couloir d’environ quinze kilomètres sur leur passage. Ils avancent à un rythme de 8 ou 10 nœuds, soit la vitesse d’un vélo, donc le temps d’acquisition des données est très long. Pour cartographier le petit fond, jusqu’à 20 mètres de profondeur environ, une alternative plus rapide existe, puisqu’il est possible de travailler à partir d’images satellites, à l’échelle globale cela correspond seulement au trait côtier.
Quand on parle d’environ 30 % des fonds marins connus à l’heure actuelle, c’est à une échelle encore relativement large, équivalente à une carte IGN au 50 000e. Si on veut rentrer dans le détail et détecter des formes morphologiques ou des rugosités sur le fond de l’ordre métrique, c’est encore largement moins, tout particulièrement dans les domaines de grands fonds océaniques.
En regardant une carte actuelle des fonds marins, on voit que les zones connues ne sont pas également réparties sur la planète. A quoi est-ce dû ?
L’hémisphère sud est globalement moins bien cartographié que l’hémisphère nord, ce qui résulte d’un ensemble de facteurs. Pour commencer, les projets scientifiques de cartographie ne se répartissent pas de manière uniforme sur le globe et les organismes scientifiques équipés de sondeurs multifaisceaux sont largement implantés dans des pays développés. L’Ifremer, par exemple, a été l’un des premiers organismes publics équipés : les navires de recherche français ont beaucoup travaillé sur la dorsale atlantique et cartographié les ZEE dans les Outre-Mer, ainsi qu’effectué des campagnes en Méditerranée.
En plus des navires scientifiques, les bateaux de commerce sont aussi équipés de sondeurs placés sous la coque pour collecter des mesures de bathymétrie [sciences et technologies de mesure ou d'estimation de la profondeur, ndlr] le long de leur trajectoire. Par conséquent, on dispose de beaucoup plus de ce type de données là où le trafic maritime est important, par exemple dans l’Atlantique nord.
L’Ifremer est un acteur impliqué dans les projets Seabed 2030 et EMODnet Bathymetry. De quoi s’agit-il ?
Seabed 2030 s’inscrit dans la continuité de la structure Gebco [acronyme de Carte bathymétrique générale des océans, ndlr] qui a toujours eu comme objectif de produire des cartes des océans à l’échelle globale. Un coup d’accélérateur a été donné à cette initiative dans le cadre de la « décennie pour les océans » décidée par les Nations unies pour la période 2021-2030.
Du côté de la communauté européenne, le projet EMODnet Bathmetry a démarré à une poignée de pays il y a une vingtaine d’années, dans le but de collecter des informations de bathymétrie dans les mers qui entourent le continent européen. Le projet a pris de l’ampleur et agrège maintenant une cinquantaine d’organismes. Il a des équivalents sur d’autres disciplines : géologie, chimie, physique…
Ces deux projets se sont donné une mission centrale : rassembler toutes les données qui existent pour constituer une cartographie la plus complète possible des océans. Parce qu’en plus des organismes de recherche ou des bateaux de commerce, il y a aussi certaines structures privées qui sont d’importantes productrices de données comme les prestataires de câbles sous-marins ou les entreprises pétrolières. Historiquement, ce type d’acteurs ne partageaient pas ou peu leurs données mais c’est en train de changer grâce à Seabed 2030 et EMODnet Bathymetry. D’autant que ces initiatives sont rendues plus faciles aujourd’hui grâce à notre meilleure capacité à traiter de très gros volumes de données, à notre plus grande facilité à les mettre à disposition via internet et à une dynamique globale en faveur de science ouverte.
Depuis 2023, Taïwan a signalé plusieurs attaques contre ses câbles sous-marins, tandis que la Chine a testé au printemps un appareil permettant de couper des câbles posés à 3 500 mètres de profondeur.
Est-ce que les enjeux qui entourent ces infrastructures ne limitent pas le partage des données ?
Avec les sondeurs installés sur les coques de navires que nous utilisons aujourd’hui pour la cartographie des océans, il est impossible de détecter un câble à une profondeur de 3 500 mètres. Pour avoir une telle résolution dans les grands fonds, il faut travailler avec des engins qui vont en profondeur. Le partage de données de moyenne résolution ne devrait donc pas être affecté par ces problématiques. Cependant, nous continuons de rencontrer des difficultés pour obtenir ou échanger certaines données en lien avec des règles de souveraineté ou des limites contractuelles, par exemple quand un prestataire travaille pour un tiers. À l’Ifremer, les données acquises dans les ZEE de pays étrangers ne sont pas diffusées sans l’autorisation de l’État en question.
À travers des projets comme Seabed 2030 ou EMODnet Bathymetry, on essaie d’encourager les États à assouplir les règles de diffusion des données – ce qui porte globalement ses fruits.
Pourquoi est-ce important aujourd’hui d’obtenir une cartographie plus complète des océans ?
En plus d’applications concrètes comme la pose de câbles ou l’installation de structures en mer, la connaissance de la topographie est un élément structurant pour toutes les études qui portent sur le domaine marin. Que ce soient pour les géologues qui s’intéressent à la sismicité, aux glissements et aux failles, ou pour les biologistes qui ont besoin d’informations sur les différents habitats et les environnements des grands fonds, une meilleure connaissance de la cartographie des fonds et de l’aspect physique du sous-sol est quasi indispensable à un large panel de scientifiques.
Benoît Loubrieu
Ingénieur en hydrographie et cartographie à l'Ifremer depuis plus de 30 ans.
Spécialiste de la bathymétrie des grands fonds, il contribue aux programmes internationaux Seabed 2030 et EMODnet Bathymetry, dont l'ambition est de produire une carte mondiale complète et accessible des planchers océaniques. Il est également impliqué dans le programme Extraplac, qui vise à faire reconnaître par les Nations Unies l'extension du plateau continental français au-delà des 200 miles marins.
Propos recueillis par Adèle Cailleteau (Sciences Humaines)
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