Pierre Loti, le romancier à la triste morue

En 1886, Pierre Loti publie Pêcheurs d’Islande. Est-ce la description des amours dramatiques de Gaud et de Yann séparés par la grande pêche ? L’implacable monotonie des paysages bretons où ça ne rigole pas beaucoup sous la pluie ? L’exotisme, si cher à Loti, appliqué à des Côtes du Nord plus singulières encore pour les lecteurs parisiens que Tahiti ou le harem d’Aziyadé ? Le style un tantinet suranné, oscillant entre lyrisme météorologique et ethnographie locale ? Toujours est-il qu’à 36 ans, le romancier rochefortais connait son plus grand succès avec ce drame aux images suggestives, qui n’ont cessé d’inspirer écrivains, musiciens, dessinateurs, peintres et cinéastes. Pour la plupart de ces terriens de Français, la grande pêche devient soudain visible, et Loti, aidé de ses suiveurs, fixe pour longtemps les poncifs du pêcheur breton, courbé sous le ciel bas en attendant que la mer le prenne. La lande bretonne, où la souffrance ne cesse qu’avec la mort, acquiert durablement les dimensions d’une terre dévastée parcourue d’êtres écrasés par la fatalité et il n’est pas sûr qu’elle s’en soit jamais bien remise.

Avec Loti, la morue fait une entrée fracassante dans l’imaginaire collectif au rayon misère et pathos. Impossible après lui d’évoquer la grande pêche autrement qu’incarnée par la carrure formidable d’un marin en granit au destin coulé dans le malheur, survivant dans la douleur en attendant la noyade. A moins que ne s’impose plutôt la fragile silhouette de quelque veuve, figée dans une attente obstinée, tétanisée dans le désespoir, silhouette dérisoire toisant le vent du large au bout de la jetée balayée par l’écume. Tout ceci est gai comme un champ de menhir sous le crachin.

Il n’y a pas tellement de quoi rire, il est vrai, tant la grande pêche est affaire de misère, de peur et de séparation. Loti cependant, qui n’a cessé de fuir un réel qu’il détestait, crée ici une image d’Épinal quelque peu dépressive et fortement sentimentale dont il a le secret. Le cabillaud déprimé et la morue en fin de vie restent ainsi le principal apport de Rochefort, arsenal d’État peu porté sur le filet et l’hameçon, au vaste sujet de la grande pêche. Les marins heureux, il est vrai, n’ont pas d’histoire…

Pour en savoir plus 

Une fois par mois à l’école de médecine navale de Rochefort se tiennent les causeries curieuses de Pierre Loti,  déclinée pour les plus petits un samedi par mois. L’histoire de Pierre Loti et de Rochefort n’est pas prête de s’arrêter, la semaine prochaine les causeries curieuses nous font découvrir une facette méconnue de l’écrivain touché par le sort des veuves et orphelins de marins.

D.Roland, Attaché de conservation du patrimoine, Musée national de la Marine - Ecole de médecine navale, Rochefort
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