Peut-on filmer la pêche « durable » ? A propos du Chant d’une île (2015) de Joaquim Pinto

Il n’est pas simple d’établir une filmographie des œuvres qui contribueraient à faire comprendre les « enjeux » du monde maritime contemporain, par exemple l’exploitation halieutique des océans. Le risque est grand d’y inclure de purs navets, sous prétexte qu’ils seraient intéressants pour la thématique, ou encore de ne traiter d’œuvres majeures qu’à travers le prisme de leur qualité documentaire. Que serait la scène de la pêche au thon dans Stromboli (1950) de Roberto Rossellini sans le contre-champ sur le visage de Karen (Ingrid Bergman), saisie d’effroi devant la sauvagerie de la tonnara ? Le montage procède ici à un mélange des genres – le documentaire ethnographique, la fiction dramatique – qui transforme le film en cinéma.

Cette alchimie des genres est à l’œuvre dans Le Chant d’une île (2015) du réalisateur portugais Joaquim Pinto. Tourné pendant deux ans sur l’île de São Miguel, aux Açores, il met en scène la vie des pêcheurs du village de Rabo de Peixe. La caméra suit le personnage principal, Pedro, et ses collègues partant à la pêche au chinchard et à l’espadon. La trame du récit répète le quotidien, le temps cyclique de la vie des travailleurs de la mer : départ nocturne, pêche, débarquement du poisson… Certaines séquences relèvent du documentaire sous-marin, d’autres du cinéma ethnographique, la caméra se mêlant à une procession de la communauté. Quand Pedro construit une barque d’une taille supérieure, pour laquelle il n’a pas de permis de navigation, ou qu’il effectue une traversée inter-îles non autorisée, le spectateur comprend les difficultés d’une communauté dans laquelle la parole donnée vaut contrat, face à l’administration maritime et à la pêche industrielle qui écume l’archipel.

Réalisée pour la télévision portugaise, une première version du documentaire de moins d’une heure est montée en 2003 sous le titre de Rabo de peixe. La version ici diffusée double presque cette durée en faisant place à la biographie des auteurs, Joaquim Pinto et Nuno Leonel, qui s’étaient installés sur l’île en 1997, au début de leurs traitements contre le HIV. Le réalisateur et son ami y restèrent sept ans. Le film bouleversant qui fît reconnaître Pinto, Et maintenant ? (2013) raconte la suite de cette histoire. Les liens tissés entre les auteurs et la communauté des pêcheurs de l’île de São Miguel sont distillés au long du film par le banc titre de photographies personnelles et la voix off, avec en arrière-plan la force de la nature des Açores, ainsi que son histoire, suggérée par un plan sur la première carte de l’archipel volcanique dressée au XVIème siècle. La critique du journal Le Monde décrivait le film de Pinto comme l’accord parfait de la pêche et du cinéma. Plus que la perfection, c’est l’hétérogénéité des « sources » et des modes de récits qui fonde la richesse de ce film, entre essai intime et documentaire ethnographique.

Pour en savoir plus sur Le Chant d’une île , téléchargez le dossier de presse   

V.Guigueno, conservateur du patrimoine au musée national de la Marine
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