Le film Le Crabe-tambour (1977) de Pierre Schoendoerffer : raisons d’un choix

Dans la plupart des films de Pierre Schoendoerffer, des rushes de reportages tournés pendant la guerre d’Indochine à son dernier film de fiction basé sur son roman Là-haut au dessus des nuages (2002) en passant par La 317e section (1965), son premier film de fiction réalisé à partir de son premier livre, ou encore La section Anderson (1967), Oscar du meilleur documentaire, la guerre d’Indochine et du Vietnam représente l’assise conceptuelle de son inspiration ou, plus précisément peut-être, ce sont les parts d’ombre et de lumière habitant les combattants et leur basculement irréversible vers la mort, celle donnée et celle reçue, qui irriguent son regard de cinéaste et d’écrivain. Si, à l’évidence, la guerre est au cœur de son œuvre, la mer occupe une place, certes moins visible, mais toute aussi sensible.

A cet égard, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’avant de s’engager comme « soldat de l’image » en Indochine, période qui le marquera jusqu’à sa mort, Pierre Schoendoerffer a été marin. Et cette courte expérience professionnelle a sans doute été toute aussi fondamentale dans sa vie d’homme, d’écrivain et de cinéaste que celle de soldat durant la guerre d’Indochine. La mer et, peut-être plus encore les marins confrontés aux forces bénéfiques et maléfiques de la mer, parcourent plusieurs de ses films documentaires comme Sept jours en mer (1973) et de fiction tel, bien évidemment, Le Crabe-tambour (1977), adaptation cinématographique de son roman récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie Française en 1976.

Certes, les guerres d’Indochine et d’Algérie sont existentiellement liées au scénario du Crabe-Tambour à travers les personnages des frères Willsdorff, le premier, adjudant d’infanterie coloniale, acteur central de la 317e section, tué en Algérie et le second, le capitaine du Shamrock III, surnommé le Crabe-tambour. Et derrière ces deux frères de fiction cinématographique se cachent les visages authentiques des frères Guillaume, le premier tué en Algérie à la tête de son commando de chasse et le second, le lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume, marin « rebelle » resté fidèle à son engagement et à la parole donnée. Mais là ne sont pas les raisons de notre choix du film de Pierre Schoendoerffer dans le cadre du cycle de films consacré à la Grande Pêche « La pêche fait son cinéma ».

Le Crabe-tambour est d’abord, faut-il le rappeler, un grand film sur la mer dont les admirables images du chef opérateur Raoul Coutard, camarade d’Indochine de Pierre Schoendoerffer et  directeur de la photographie privilégié des réalisateurs de la Nouvelle Vague, expriment avec force et sensibilité toutes les tonalités de couleurs, des périodes de brume et de houle longue sur les Bancs de Terre-Neuve à celles de gros temps dans lequel l’escorteur d’escadre Jauréguiberry taille sa route d’écume. Le Crabe-tambour est aussi un grand film sur les marins, ceux de la Marine nationale avec les personnages combien symboliques et forts du commandant (J. Rochefort) du Jauréguiberry, du chef mécanicien (J. Dufilho), du médecin du bord (c. Rich), et ceux de la Grande Pêche avec les visages anonymes tel celui du matelot Bongoba ou connus comme celui du commandant du Shamrock III (J. Perrin). Le Crabe-tambour est également un grand film sur la vie en mer à bord d’un bâtiment de la Marine nationale en mission d’assistance à la Grande Pêche sur les Bancs de Terre-Neuve. La transmission du courrier ou encore le transfert de marins-pêcheurs blessés et malades à bord du Jauréguiberry : deux séquences parmi d’autres traduisant avec une authenticité totale le quotidien des marins sur les Bancs en assistance et en pêche. Et puis, autres images émouvantes pour qui connaît l’archipel et son atmosphère si particulière, il y a cette séquence tournée à l’escale de Saint-Pierre et Miquelon, avec les scènes de l’accostage de l’escorteur, de l’hôpital, du bar du port, du cimetière des marins de l’île aux Marins, le bruit du vent et le souffle de la pluie.

Voilà quelques-unes des raisons qui nous ont fait programmer, à Béatrice Souvignet et à moi, Le Crabe-tambour, film qui a obtenu, rappelons-le, trois César du cinéma 1978.

Film de fiction, Le Crabe-tambour constitue en vérité un exceptionnel document sur les derniers jours de la Grande Pêche française sur les Bancs de Terre-Neuve.

Eric Rieth, directeur de recherches au CNRS, chargé du séminaire d'Archéologie nautique médiévale et moderne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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